Critique In - MALDOROR - Le mal de l'art

"Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu momentanément féroce comme ce qu’il lit, trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison…" Ainsi commence en silence projeté sur un écran immense accroché sur la façade du Palais des papes le 1er chant de Maldoror de Lautréamont, inspirateur de Maldoror, la nouvelle création de Julien Gosselin qui fait l'ouverture du festival d'Avignon dans la Cour d'honneur.
Pendant plus de cinq heures, le metteur en scène et directeur du théâtre de l’Odéon va entraîner le public dans un spectacle autant haletant dans sa forme que dérangeant dans ce qu’il éveille d’attraction malsaine : on plonge au cœur du mal, et dans ce qu’il a de plus inquiétant, le mal déguisé par l’art. Le mal dont il nous parle ici est ce qui a survécu du nazisme et s’est redéployé sous différentes formes notamment artistiques en Amérique du Sud, à travers deux romans de l’auteur chilien Roberto Bolaño, dont il avait déjà monté 2666 il y a dix ans : La littérature nazie en Amérique et Etoile distante, auxquels il mêle d’autres textes et des poèmes. La première partie du spectacle est montée comme une enquête au cours de laquelle des journalistes questionnent d’anciens auteurs ou leurs proches dont l’œuvre suinte de toutes parts des théories nazies. La seconde partie s’attachant à suivre l’un d’entre eux, Carlos Wieder, jeune homme qui se prétend poète mais dont l’œuvre véritable consiste à assassiner, démembrer et immortaliser sur pellicule ses crimes.
Fidèle à l’écriture dramaturgique développée ces dernières années, Julien Gosselin organise le plateau pour n’en dévoiler que ce qu’il veut montrer : comédiens dissimulés dans les décors (ici des containers plus ou moins ouverts), et filmés en très gros plans projetés sur des écrans géants, musique palpitante omniprésente, textes dans différentes langues (français, espagnol, allemand, anglais…) sous titrés et canalisant les regards. Mais le texte ici, portés par des acteurs jusqu’au-boutistes, vient remettre en question nos certitudes sur le pouvoir de l’art. Nos sociétés et particulièrement, notre société française, se sont construites sur l’idée que l’art pouvait éveiller, éduquer, émanciper, protéger voire changer les choses. Les anciens nazis de Roberto Bolaño, eux, ayant échoué à mettre en place dans la réalité leur entreprise du mal, investissent la fiction et l’art pour faire en sorte qu’elle existe. Ils superposent une poétique du mal à l’histoire vraie de la société, qu’ils redéfinissent ainsi. Face à cette menace, un poème de Mallarmé suggère voyages, rencontres et désirs. Certes, le mouvement et la connaissance des autres est un des remèdes à la sclérose de nos sociétés. Mais cet intermède plus ou moins bien amené n’efface rien de ce qui reste fortement ancré lorsque le spectacle s’arrête : méfions-nous de l’art. Julien Gosselin est certes un grand artiste, érudit, passionné, mais son théâtre se déploie avec une violence dont on peut se demander si elle est constructive et pas tétanisante.
Hélène Chevrier
Dans le In
Maldoror, adaptation et mise en scène Julien Gosselin à partir des textes de Roberto Bolaño et de Lautréamont, dramaturgie Eddy D’aranjo, Marie-José Malis, scénographie Lisetta Buccellato, avec Guillaume Bachelé, Rita Benmannana, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Jeremy Lewin, Jeanne Louis-Calixte, Cyril Metzger, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Lucile Rose, Maxence Vandevelde
et les cadreurs Jérémie Bernaert et Baudouin Rencurel. Cour d’honneur du Palais des papes, 84000 Avignon, 04 90 14 14 14, 4 au 13/07, à 22h
Pendant plus de cinq heures, le metteur en scène et directeur du théâtre de l’Odéon va entraîner le public dans un spectacle autant haletant dans sa forme que dérangeant dans ce qu’il éveille d’attraction malsaine : on plonge au cœur du mal, et dans ce qu’il a de plus inquiétant, le mal déguisé par l’art. Le mal dont il nous parle ici est ce qui a survécu du nazisme et s’est redéployé sous différentes formes notamment artistiques en Amérique du Sud, à travers deux romans de l’auteur chilien Roberto Bolaño, dont il avait déjà monté 2666 il y a dix ans : La littérature nazie en Amérique et Etoile distante, auxquels il mêle d’autres textes et des poèmes. La première partie du spectacle est montée comme une enquête au cours de laquelle des journalistes questionnent d’anciens auteurs ou leurs proches dont l’œuvre suinte de toutes parts des théories nazies. La seconde partie s’attachant à suivre l’un d’entre eux, Carlos Wieder, jeune homme qui se prétend poète mais dont l’œuvre véritable consiste à assassiner, démembrer et immortaliser sur pellicule ses crimes.
Fidèle à l’écriture dramaturgique développée ces dernières années, Julien Gosselin organise le plateau pour n’en dévoiler que ce qu’il veut montrer : comédiens dissimulés dans les décors (ici des containers plus ou moins ouverts), et filmés en très gros plans projetés sur des écrans géants, musique palpitante omniprésente, textes dans différentes langues (français, espagnol, allemand, anglais…) sous titrés et canalisant les regards. Mais le texte ici, portés par des acteurs jusqu’au-boutistes, vient remettre en question nos certitudes sur le pouvoir de l’art. Nos sociétés et particulièrement, notre société française, se sont construites sur l’idée que l’art pouvait éveiller, éduquer, émanciper, protéger voire changer les choses. Les anciens nazis de Roberto Bolaño, eux, ayant échoué à mettre en place dans la réalité leur entreprise du mal, investissent la fiction et l’art pour faire en sorte qu’elle existe. Ils superposent une poétique du mal à l’histoire vraie de la société, qu’ils redéfinissent ainsi. Face à cette menace, un poème de Mallarmé suggère voyages, rencontres et désirs. Certes, le mouvement et la connaissance des autres est un des remèdes à la sclérose de nos sociétés. Mais cet intermède plus ou moins bien amené n’efface rien de ce qui reste fortement ancré lorsque le spectacle s’arrête : méfions-nous de l’art. Julien Gosselin est certes un grand artiste, érudit, passionné, mais son théâtre se déploie avec une violence dont on peut se demander si elle est constructive et pas tétanisante.
Hélène Chevrier
Dans le In
Maldoror, adaptation et mise en scène Julien Gosselin à partir des textes de Roberto Bolaño et de Lautréamont, dramaturgie Eddy D’aranjo, Marie-José Malis, scénographie Lisetta Buccellato, avec Guillaume Bachelé, Rita Benmannana, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Jeremy Lewin, Jeanne Louis-Calixte, Cyril Metzger, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Lucile Rose, Maxence Vandevelde
et les cadreurs Jérémie Bernaert et Baudouin Rencurel. Cour d’honneur du Palais des papes, 84000 Avignon, 04 90 14 14 14, 4 au 13/07, à 22h